Interview de Laurence Hamai (Oxfam)

Mercredi 11 février 2009, par Nicolas Pieraut // Paroles d’anciens

Le bulletin Contact 77 proposait l’interview de Laurence Hamai, de la promo Gap, qui travaille chez Oxfam. L’intégralité de l’interview est désormais proposée sur le site Internet. Bonne lecture !

AMENGEES : Bonjour Laurence. Peux-tu te présenter, tes expériences, ton parcours ?

Je suis de la promo GAP sortie en 1993. Mon premier poste a été Mayotte où j’ai travaillé comme contractuelle de la collectivité territoriale dans le service du génie rural. J’étais en charge de gérer le programme électrification rurale et comme mes collègues je m’occupais des travaux d’alimentation en eau en tant que maître d’œuvre (traitement d’eau potable, réservoir et canalisation). Après cela j’ai commencé à travailler dans l’humanitaire d’abord avec Action Contre la Faim, une ONG française, pendant plus de 5 ans, une ONG américaine pendant 6 mois et depuis plus de 4 ans une ONG anglaise Oxfam GB. Mon rôle a toujours été de m’occuper des projets eau et assainissement (chez Oxfam on privilégie la notion de santé publique plutôt que simplement eau et assainissement) à des postes de responsabilités variées et quelquefois de superviser d’autres programmes en intérim comme des projets de sécurité alimentaire, nutrition, construction d’abris. Pendant toutes ces années j’ai travaillé dans de nombreux pays (une quinzaine) pour des missions de durée variable (8 jours à 14 mois), en Afrique mais aussi au Moyen Orient, dans le Caucase, en Asie et dans les Caraïbes.

AMENGEES : Que fais-tu aujourd’hui ?

Je suis en Haïti depuis début Octobre avec Oxfam GB pour gérer le programme ingénierie santé publique d’Oxfam à Gonaives. La ville a été touchée par 4 cyclones et tempête cyclonique dans l’espace de 3 semaines. Mais c’est surtout les 2 derniers qui ont provoqué une brusque inondation de la ville (jusqu’à plus de 3 m dans certains quartiers) et beaucoup de destruction de maisons. C’est arrivé début septembre et maintenant en décembre il y a toujours plus de 1000 familles en abris temporaire et un nombre encore inconnu de familles logées chez des amis ne pouvant toujours pas rentrer soit parce que leur maison est trop endommagée, soit parce qu’elle est encore pleine de boue. Il y a eu plusieurs millions de m3 de boue déposée en ville et après plus de 3 mois de nettoyage des rues et des maisons seulement 22% des boues ont été enlevées. J’ai pris le relais d’une collègue arrivée sur place 1 semaine après le début des inondations dès que l’accès a été rétabli. Je m’occupe des installations d’eau et d’assainissement dans les abris et surtout l’accompagnement des familles qui peuvent retourner avec une campagne de nettoyage de puits. Pourquoi des puits alors que la nappe phréatique de surface est très certainement largement contaminée par la plupart des toilettes a fosses "sèches" ? Tout simplement car c’est la source principale d’alimentation en eau car le réseau de la ville est dans un état lamentable (80% de fuites en temps normal) et ne couvre pas toute la population. Évidemment nous complétons cette campagne par de la promotion pour la chloration a la maison. Aujourd’hui j’essaie d’avoir plus d’information sur l’annonce d’un ministre sur la fermeture des abris d’ici le 31 décembre alors qu’aucune solution viable de relogement n’a encore pu être mise en place !

AMENGEES : Le travail en Organisation Non Gouvernementale inspire encore un certain romantisme, notamment pour les plus jeunes de nos collègues. Un mot à ce sujet ?

Il n’y a pas de romantisme dans le travail que nous faisons. C’est intéressant, casse tête la plupart du temps avec énormément de défis à surmonter, très varié (dans une année je peux remplir les rôles de maître d’ouvrage délégué, maître d’œuvre de la conception à la supervision des travaux, d’entrepreneur lorsque nous travaillons sur les travaux en direct, de contrôleur de qualité, quelquefois de bailleur, conseil auprès des autorités) et très formateur (dans la gestion du personnel, le travail dans des cultures très diverses, le montage et la gestion de projet). Le tout dans des conditions très souvent rudimentaires mais en rencontrant des gens formidables partout où l’on va.

AMENGEES : Globalement, un mot à dire sur les relations nord - sud ou sur l’état du monde concernant l’eau et les déchets ? Vaste question je sais...

Il faut arriver modeste en sachant écouter les autres et non en mettant en avant ses connaissances. Rien de plus vexant que quelqu’un qui vient en disant qu’il vient aider. Non, c’est une entraide, un travail en commun et un apprentissage réciproque.
Ouh la ! l’état du monde sur l’eau et les déchets n’est pas brillant et encore moins quand on y ajoute l’assainissement. La problématique principale est de mettre en place des systèmes qui peuvent être gérés avec les moyens financiers, humains et matériels locaux. Il y a encore beaucoup de progrès à faire pour définir ces systèmes en fonction de chaque contexte, énormément d’investissement à trouver et à utiliser au mieux. L’expression à la mode est technologie appropriée qui met en adéquation les cultures, moyens et besoins. Pour répondre aux mêmes besoins de santé publique des solutions différentes seront mis en place selon les pays, le milieu urbain ou rural, la culture des populations ciblées. Malheureusement très souvent, les projets mis en place se heurtent avec les problèmes locaux de gouvernance, demandant beaucoup de diplomatie, de patience et négociation.

AMENGEES : Et si tu devais conseiller un collègue qui voudrait travailler dans une ONG ?

- d’abord choisir entre humanitaire (intervention d’urgence et post-urgence) ou développement car les rythmes, possibilités de poste et organisations sont généralement différentes. Les façons de travailler sont différentes aussi même si elles se rejoignent assez souvent.

- avoir une expérience professionnelle après la sortie de l’ENGEES, surtout pour partir travailler dans l’humanitaire car il est très difficile, voire dangereux, de découvrir le monde du travail, la gestion d’équipe dans les conditions particulières de l’urgence (différence de cultures, gestion du risque sécuritaire...). 2 ans d’expérience c’est pas mal même s’il est possible de partir avec seulement 1 an. Cela permet aussi d’avoir un point de comparaison et d’apprécier ou non sa volonté de continuer dans l’humanitaire, sans parler du fait que la responsabilité de chacun est d’être professionnel et de fournir un service professionnel (voir ci-dessous le site web du projet SPHERE qui lie beaucoup d’ONG dans leur intervention d’urgence / post-urgence)
http://www.sphereproject.org/index.php?lang=French

- se renseigner sur les conditions de départ des ONG ciblées (volontaire avec ou sans indemnités, salarie ou pas, protection sociale, nombre de pays dans lesquels l’ONG travaille, nombre d’expat envoyés sur le terrain, savoir si un accompagnement est donné)

- Les ONG françaises Action Contre la Faim et Solidarités sont de bonnes organisations pour des premières missions. Elles cadrent bien les volontaires (chacune donne une indemnité mensuelle pour l’aide au retour) et sont formatrices. ACF a une bonne réputation qui est un atout sur un CV pour ceux qui veulent continuer dans l’humanitaire avec d’autres organisations tels que ONG salaries, organisations des Nations Unies, etc..

- Parler anglais. C’est indispensable pour la plupart des pays où on travaille dans l’humanitaire. Le français ouvre une partie des pays africains et Haïti, l’espagnol l’Amérique latine, l’Angola et le Mozambique (je sais portugais mais bon, cela peut le faire) tandis que l’anglais marche presque partout. En particulier il ouvre sur les ONG anglo-saxonnes qui pour la plupart sont salariées contrairement aux ONG françaises.

- Réfléchir à ce que l’on voudrait toujours avoir avec soi quelque soit l’endroit où on est. Car on se retrouve souvent au milieu de nulle part avec un accès difficile à tout que l’on peut trouver si facilement en France (musique, livres, nourriture spéciale, cinéma ou autre hobby ou plaisir particulier) et donc il faut avoir ce qu’il faut pour occuper son temps libre ou avoir quelque chose qui nous rattache a une vie normale. On ne peut pas travailler 7 jours sur 7 sous peine de craquer et à ce moment on ne sert plus à rien ni à personne.
- Faire attention à sa santé et faire en sorte d’être à jour de tous ses vaccins, problèmes dentaires et autres. A 12 heures de route de la clinique la plus proche il ne fait pas bon avoir une rage de dent...

AMENGEES : On va quand même parler de l’ENGEES. La formation t’a bien préparé à ce que tu fais aujourd’hui. Vois-tu des pistes à creuser dans la formation en général ?

La formation de l’ENGEES est idéale pour ce que je fais aujourd’hui car elle touche tous les aspects de l’ingénierie en santé publique et des notions de gestion environnementale ainsi que le support aux collectivités territoriales, la gestion des marchés public. Par contre cette formation est tournée principalement vers les technologies appliquées et applicables en Europe où suffisamment de compétences et de moyens financiers existent pour entretenir de tels systèmes. Je ne suis pas tout à fait au courant de l’évolution de la formation depuis ma sortie de l’ENGEES donc peut être que ce sujet est déjà abordé dans le cursus actuel mais il me semble important de mieux comprendre les systèmes de gestion, opération et maintenance des services de l’eau et de l’assainissement ; et en ce qui concerne plus particulièrement l’humanitaire mais aussi le développement connaître les défis liés aux manques de moyens et les réponses appropriées. Un certain nombre d’universités de part le monde font de la recherche autour des technologies appropriées mais le lien n’est pas toujours bien fait avec leur application pratique dans l’humanitaire (dans le sens urgence / post urgence par opposition au développement).

AMENGEES : Merci Laurence.

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